Deux images d’Aden

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Deux images d’Aden

dans l’œuvre et la correspondance de Paul NIZAN

Masaood AMSHOOSH

Faculté de Lettres – Université d’Aden

Les écrivains français, qui comme Gobineaux, Morand, Soupault et Malraux, se sont arrêtés à Aden, sont nombreux.(1) Il y en a qui, comme Rimbaud, y ont séjourné pour quelques temps. Et il est rare qu’un d’eux n’ait pas intégré ses impressions sur la ville dans un article ou dans un livre, ou dans sa correspondance. Paul Nizan, qui a passé plus de six mois à Aden (entre novembre 1926 et mai 1927), en a parlé d’abord dans ses lettres, puis dans le livre qui l’a rendu célèbre: Aden Arabie.

Enchanté par la mer, les montagnes et la verdure de Lahej, Nizan fait d’Aden une image très flatteuse dans les lettres qu’il envoie à son amie Henriette Alphen en 1926-1927. Aden y est présenté comme un paradis terrestre retrouvé. Mais, quand on lit Aden Arabie , on est frappé par l’image très sombre de la ville présentée comme une illustration de la misère humaine engendrée par le capitalisme.
En nous appuyant sur confrontation entre les lettres de Nizan (éditées et non éditées) et le texte d’Aden Arabie, nous espérons être en mesure d’expliquer les contradictions entre les deux représentations que Nizan fait d’Aden. Avant d’étudier les différents aspects de la vie de Nizan à Aden et la façon dont il présente la ville dans sa correspondance, nous allons, dans le premier volet de cette étude, essayer de déterminer les causes qui, en 1926, ont poussé un jeune étudiant de philosophie à partir travailler à Aden. Dans le second volet, nous procédons à l’explication de la manière négative dont Nizan décrit la ville, tout en essayant de saisir la véritable nature pamphlétaire du livre qui s’appuie sur un récit de voyage. Nous finirons notre étude en examinant rapidement les conséquences que le discours pamphlétaire a eues sur l’image d’Aden dans ce livre.
Ι: ” Aden paradis” dans la correspondance de Nizan:
Ι-Ι: pourquoi Aden? Les causes du voyage:
En 1926, partir à Aden, ce n’est pas fuir. Nizan y va pour exercer le métier de précepteur. C’est un métier qu’il a déjà exercé l’été précédent à la Baronnie de Grandcourt. Car, à la l’époque, il est de coutume que des demandes de précepteurs soient adressées à l’Ecole Normande Supérieure qui encourage ses élèves à prendre ces postes pendant les mois d’été.
Pendant l’été 1926, aucun post n’est proposé à Paul Nizan. Mais, grâce à Jean-Albert Bédé, un de ses condisciples, Nizan obtient un post qui l’amène cette foi, non à pas Grandcourt, aux portes de Paris, mais bien plus loin: il va en Arabie.
J.A. Bédé insiste sur le fait que Nizan, en partant à Aden, n’a nullement l’intention de fuir ses études de philosophie à l’Ecole Normande Supérieure: “c’est, en fait, sous les auspices de l’Ecole elle-même qu’il se rendit à Aden, pour y exercer, dans une famille anglaise, les fonctions lucratives de précepteur. Ce préceptorat m’avait d’abord été offert. Je le refusai, soucieux d’en finir avec mon concours d’agrégation; mais Nizan, qui n’était pas candidat cette année-là, et à qui je suggérai de prendre ma place, accueillit la proposition d’excellent gré. Il cédait, quoi qu’on dise, au goût juvénile de l’aventure”.(2)
Ce préceptorat en Arabie oblige Nizan, qui doit en principe consacrer la troisième année à la rédaction de son diplôme d’études supérieures de philosophie, à s’absenter de l’Ecole jusqu’à au mois de mai 1927. Et comme, à ce moment-là, Nizan tient encore à respecter le règlement de l’Ecole, il fournit un certificat médical pour justifier son absence: “Mon congé va m’être accordé, écrit-il à Henriette Alphen le 21 juillet 1926, grâce à un certificat médical qui me ferait envoyer, s’il est pris au pied de la lettre, dans le service de prophylaxie mentale de docteur Toulouse”.(3)
En partant à Aden, Nizan cède aussi au goût du voyage. Il croit encore que “le voyage dresse le jugement”. Cela est d’autant plus vrai qu’avec l’argent qu’il a gagné à la Baronnie pendant l’été 1925, Nizan effectue un voyage en Italie où il visite Rome, Florance et Venise.
En outre, Nizan ne part pas à Aden avant de demander des conseils à ses amis, à ses professeurs, à Jean-Richard Bloc et à Georges Duhamel qui lui dit: “si vous vous adressez au père de famille, alors je dis: terminez vos études puis vous verrez. Mais si vous vous adressez à Georges Duhamel, alors je vous dis: jeunes gens, allez-y! le monde est grand!”. Souhaitant faire des nouvelles connaissances partout où il passe, Nizan se munit des adresses à Alexandrie et au Caire. Et pour que le préparation du voyage soit parfaite, il se met à lire sur la ville où il va habiter. En bon normalien, il lit les géographes les plus célèbres: Niebhur, Claude Morisot et Elisée Reclus. Enfin, avant de s’embarquer il se rend d’abord à Barfield dans le Kent, en Angleterre pour “un séjour de préparation” dans  famille Besse. Là, son patron, M. Antonin Besse, lui donne des précisions sur Aden et les tâches qu’il doit y accomplir.
A toutes ces causes du départ à Aden, on peut ajouter “l’anglomanie” qui caractérise Paul Nizan. L’étudiant de philosophie, qui va mourir sur le champ de bataille en 1940 en s’engageant comme interprète auprès de l’armée anglaise, est très enthousiaste de commencer sa vie active dans un port britannique.
 Ι.2: la vie de Paul Nizan à Aden:
 Ι.2.1: la tentation du capitalisme:
Rien dans la correspondance ne nous laisse penser que Nizan ait vraiment rempli les tâches de précepteur à Aden. Et nous ne connaissons pas le contenu exact du contrat qu’il a signé avec M. Besse. Mais déjà dans la lettre qu’il envoie à son amie Henriette Alphen le lendemain de sa première rencontre avec M. Besse, il parle des tâches d’un adjoint personnel du patron plutôt que de celles d’un précepteur. Il y écrit: “André qui est mon disciple est prétexte; en fait je travaillerai plus la question des pétroles, des cuirs et des farines et j’aurai beaucoup d’argent”.(4)  C’est pourquoi, sans doute, avant son départ à Aden, Nizan consulte aussi un banquier: M. Wagner qui dirige un service dans la Banque de compagnie du Canal de suez.
Parmi tous ceux qui ont écrit sur Nizan, seulement J-J Brochier laisse entendre qu’Antonin Besse “avait engagé Nizan comme adjoint et précepteur de ses enfants”.(5) Notons aussi que M. Besse choisit toujours ses collaborateurs parmi les diplômés d’Oxford, de Cambridge et de l’Ecole  Normale supérieure.
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Arrivée à Aden, Nizan ne parle ni d’élève ni de cours, mais d’un travail dans un bureau où il entretient d’excellents rapports avec les autres employés.”Il est vrai, dit-il, que nous l’avons enfin bien organisé et que l’harmonie la plus touchante règne entre tous les membres du stuff”.(6)   Ayant constaté son enthousiasme pour les affaires le patron n’hésite pas à le charger d’une mission importante à Djibouti et cela un mois seulement après son arrivée à Aden. Le voyage est effectué en janvier 1927. A son retour, il écrit à Henriette: Je suis rentré à Aden, mission accomplie, qui était de faire sous la couleur d’un voyage, un rapport sur l’organisation de la branche de Djibouti, que je trouvai en plein désordre: ce rapport ne fut pas bienveillant”.(7)
La future épouse de Nizan, Henriette Alphen, est réellement étonnée de constater que le normalien est sur le point de devenir un homme d’affaire. Elle lui exprime son admiration dans sa réponse “inédite” du 15 février 1927: “Etes-vous déjà si fait en affaires que vous puissiez rendre compte de l’organisation de la branche de Djibouti et des autre? Cela me paraît  étonnant, remarquable et purement extraordinaire”.
Il est vrai que, dès son arrivée à Aden, l’étudiant de philosophie, pourtant soucieux de présenter son mémoire de diplôme supérieur en mai 1927, ne parle à son amie que des choses qui le préoccupent vraiment à présent: “les cuirs, lui écrit-il le 31 janvier, sont en baisse sur le marché de New-York; la Farben Industry va inonder le monde de pétrole synthétique. Le franc remonte stupidement, les bourses de commerce tremblement et les câblogrammes arrivent de Londres et de Boston comme des nuées. Je travaille très peu mon diplôme et les projets littéraires reposent dans leurs chemises”.(8)
    La lettre que Nizan adresse à son amie Henriette le 20 février 1927 prouve que c’est bien avant le voyage à Djibouti que M. Besse propose à son jeune employé de se fixer définitivement dans les affaires et devenir son adjoint, son bras droit et ( peut-être) son associé. Nizan s’enthousiasme et semble avoir pris des résolutions fermes:                                                     “Aden. Je dis enfin Aden fermement: depuis un mois j’ai de nombreuses et intimes conversations avec M. Besse. Nous avons agité la question dans tous les sens; les miens et les siens. Ma modestie a beaucoup souffert. Il ne doute pas que ma ” méthode” ne réussisse, et surtout il répète que je suis précisément fait pour mener les êtres. Il parle volontiers de mon “autorité” morale, (et dire que je vole les bouquins de Sartre: il me le rend bien), de ma faculté insoupçonnée de faire régner la paix, d’être pris en affection par les gens. Il estime qu’en dix-huit mois ma formation serait suffisante pour un poste de premier plan “in command”. Vous-imaginez-vous qu’à trente-cinq ans cela pourrait vouloir dire association commerciale? Je vous parlerais de ces décisions en détail. le rythme serait le suivant: un premier séjour de deux hivers et un été à Aden, six mois en Europe, et ainsi de suite. Absolutely wondrful! Et quand j’aurai beaucoup d’argent je réaliserai plusieurs rêves d’une inégale noblesse. Et nous inonderons l’Orient d’un océan de pétrole synthétique au nom de la Farben Industry Gesellschft, sur lequel flotteront des navires battant pavillon de la firme. Les Anglais de A.P.C. et de l’A.P.O.C., le Royal  Dutch et la Standard Oil rouleront des pensées de désespoir”.(9)
  Ι.2.2: Aden paradis:
Avant de débarquer à Aden, tout au long du trajet, Nisan s’inquiète. L’angoisse de Paris semble le poursuivre. Les amis de l’Ecole lui manquent. En pleine Méditerranée, il écrit à Henriette: “La seule chose qui me cause parfois un intolérable sentiment c’est le bande de la rue d’Ulm”.(10)
Mais, arrivé à Aden, Nizan parvient très vite à tisser un réseau de relations avec toutes sortes de personnes, et d’abord avec son patron: Antonin Besse. En effet, la correspondance de Paul Nizan d’Aden ne nous laisse en aucune façon prévoir le portrait sombre de Besse fait dans Aden Arabie. Elle reflète plutôt les rapportes très amicaux que Nizan établit avec la famille Besse en générale et son patron en particulier. dès leur première rencontre, Antonin Besse semble trouver en son employé un ami, un confident. A Aden, le meilleur ami du jeune philosophe Sartre ne tarde pas à devenir le meilleur ami du plus grand commerçant de l’Arabie. Outre leurs discussions économiques (et littéraires bien sûr), ils escaladent ensemble, et à maintes reprises, les hautes montagnes volcaniques d’Aden qu’ils cherchent à vaincre. Même la nuit de la Saint-Sylvestre, ils s’écartent des autres pour s’égarer dans la montagne. “Monsieur Besse et moi, écrit-il à Henriette, nous nous perdîmes dans la montagne à la faveur de la nuit. Je faillis mettre fin à ma carrière. A great fun! Comme dit cette idiote de Miss Scott”.(11)
A Aden, Nizan parvient même à retrouver une certaine ambiance intellectuelle. Outre les discussions littéraires avec M. Besse, il apprécie la compagnie de W.L.Clark avec qui il partage le bureau, et pendant un certain temps, le logement. “W.L.Clark n’a pas été en vain à Cambridge et c’est la seule personne avec qui je puisse parler des choses familières. Nous sommes citoyens d’un même univers intellectuel”.(12)
Dans ses lettres, Nizan parle également de Grison, D. Behrens, Miss Fox, Miss Scott, la secrétaire françaises de M. Besse, le consul et la consule de France et sa grandeur le sultan de Lahej qui l’invite à boire le thé dans sa salle à manger. A Aden, Nizan n’est jamais seul. Lorsque Henriette lui demande s’il est bien logé, il lui répond: “Je suis très confortable”. Sa chambre donne sur une large véranda. Il a deux boys: Ali et Abdo. Les fêtes, il les passe en famille chez les Besse. Quand il a du temps libre il essaie de faire avancer la rédaction de son mémoire. Mais il préfère lire et écouter de la musique. Il échange des disques avec Mme. Besse. Quand il s’ennuie de sa chambre, il va à Ficher-Man Bay ou à Gold-Mohur Swimming club où il nage, fait la sieste au soleil et “se détache”. Parfois il joue au tennis, ou au poker avec les colonels anglais. Résultat: Nizan change de peau. Il fait une découverte. Il écrit à son amie: “Je découvre que  j’aime mes semblables. C’est un signe que j’ai ma majorité morale. Le propre des jeune gens, c’est vouloir jouer tout seul. Et je me dégoute de l’Europe en même temps que de la solitude. Je suis anxieux de vivre avec ma tribu dans un univers moral”.(13)
Nizan semble, en effet, retrouver l’équilibre psychologique. A Aden, les dépressions nerveuse qui le tiraillent en France disparaissent. Henriette a elle aussi remarqué le changement. Elle écrit dans ses Libres mémoires: “Indéniablement, le séjour à Aden permit à Nizan de prendre du recul et de sortir de l’état horrible dans lequel il se complaisait depuis plusieurs années. Il n’était pas seul. “J’ai rencontré dans les voyages les tropiques et les hommes” m’aurait-il écrit”.(14)
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A Aden, Nizan fait aussi une autre découverte: l’auto. Il dispose d’une “Fiat plus belle que celle de Sartre”! Il apprend vite et roule trop vite. Toutefois les documents que nous avons pu voir écartent totalement la thèse de J.P.Sartre qui écrit dans la préface à Aden Arabie, en 1960: “Nizan fit un jour ce que son père -encore vivant- n’osa jamais: il prit une auto et partit sur la route sans casque, à midi. On le retrouve dans un fosse, évanoui mais sauf. Ce suicide liquida quelques vieilles terreurs”.(15) Dans la lettre qu’il écrit à Henriette Alphen le 2 mars 1927, Nizan raconte lui-même ce qui s’est passé: “Il s’est passé peu d’événement, sauf que j’ai conduit pour la première fois une auto à cent à l’heure, ce qui m’a réellement diverti. Mais le lendemain, une curieuse aventure m’est arrivée: je conduis entre 11 heures et midi, très lentement malgré ma coutume, sur la route de Gold-Mohur: je pense que le soleil m’a donné un étourdissement en dépit de mon casque et j’ai perdu la direction; je me suis retrouvé en contrebas de la route avec mon essieu avant en deux. Mais point autrement injurié”.
   Cela dit, il est certain que Nizan finit par aimer la vie à Aden, et il est le premier à s’en apercevoir, et à s’en étonner. “Il est curieux, écrit-il le 22 février 1927, que je commence à avoir une espèce d’affection pour Aden et la vie qu’on y mène”. Du coup, il le décrit comme personne d’autre ne l’a fait. Dans la même lettre, il ajoute:” il pleut beaucoup depuis huit jours. J’ai parlé des lys d’Aden. Je pourrais le refaire. Ils sont déjà hauts et feuillus dans la montagne”.(16)
   La verdure, rare dans le cratère, Nizan va la chercher à Lahej dans la banlieue d’Aden. Pendant les heures qu’il passe dans cette oasis, il se souvient d’Arthur Rimbaud et il écrit:” il m’arrive une chose étrange: je suis sollicite pas la vis poetica”.(17) Les quelques poèmes composés à Aden prouvent que Nizan, quoi qu’il dise dans le pamphlet, n’a pu demeurer insensible à l’exotisme de l’Arabie, ni au souvenir “d’un sieur Rimbaud se disant négociant”. Dans son étude sur Le destin littéraire de Paul Nizan, Jacqueline Leiner analyse quelques-uns des poèmes et fragments écrits par Nizan à Aden. Elle conclut qu’il se souvient trop de Rimbaud et cherche même à composer son “Bateau ivre”.(18)
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Donc, on peut affirmer que Nizan aimait réellement Aden quand il y habitait en 1926-1927, et que, à ce moment-là, Aden n’était pas encore “le comprimé de l’Europe” dont il va parler dans Aden Arabie en 1931. Et cela explique pourquoi il veut y retourner le lendemain de son arrivée à Djibouti qui est “une petite préfecture du midi”. Dans la première lettre qu’il adresse à Henriette Alphen de Djibouti, il écrit:” Mais Aden est un paradis: je le regagnerai dans huit jours”.(19) Dans la seconde et dernière lettre, il dit: “J’espère à partir vers Aden- ce qui aura lieu après-demain”.(20)
Mais, alors, pourquoi est-ce qu’Aden perdra son charme et deviendra “au nombre de ces enfers que mentionnent les dictions des marins” dans Aden Arabie,(21) qui est le livre le plus connu de Paul Nizan? Dans les pages suivantes, nous allons tenter d’apporter une réponse à cette question.
П    Aden Arabie :” Une saison en enfer ”
2.1: La véritable visée d’Aden Arabie:
2.1.1.   La portée pamphlétaire d’Aden Arabie  
Aden Arabie est un pamphlet politique, et en tant que tel, le texte relève de la propagande et du procès d’intention. Nizan, devenu militant communiste en 1928, veut régler des comptes avec tout le monde. Les attaques sont d’abord dirigées contre son ancien milieu, son Ecole et tous les philosophes qui, “rangés autour de Léon Brunschvicg, se tenaient prêts à relever au-dessus de son cadavre le drapeau mercenaire de l’idéalisme critique”. A la rue d’Ulm comme à la Sorbonne, Nizan ne rencontre que “des bouffons” et des complices de la bourgeoisie, des “chiens de grande” contre qui il écrit un autre pamphlet en 1931. Nizan se déchaine aussi contre les capitalistes qu’il déchire à belles dents. Il présente son patron à Aden, M. Besse, l'”homo economicas”, qui a failli le perdre, comme “un appareil qui parle et avance, aussi peu humain que les lampes qui s’allument, que les moteurs qui tournent quand leur contant passe”.(22) Et suivant le goût du jour, Nizan qui maîtrise à merveille sa rhétorique classique, cultive l’ironie, la violence verbale et le sarcasme. Ne se contentant pas de trouver en dérision les philosophes et “l’homo economicas”, il n’hésite pas de stigmatiser le Christ, “Ce magique sorcier”.
Ce ton haineux et virulent est en partie dicté à Nizan par le besoin qu’il éprouve d’effacer son passé de petit bourgeois et de fasciste,(23) qui pouvait le rendre suspect aux yeux des communistes. En outre, par la portée propagandiste d’Aden Arabie, Nizan, qui a acquis à l’Ecole Normale Supérieure une culture politique éclectique, cherche à persuader ses amis au P.C. de son dévouement, et à leur donner des preuves tangibles de sa sincérité d’autant plus que le Parti traverse pendant les années 1928-1931 une période ouvriériste marquée par une campagne d’anti-intellectualisme.
On peut également signaler que le ton zélé et violent du texte était, à l’époque, très répandu, et Nizan ne fait que suivre quelques grands exemples de pamphlets qui ont fait beaucoup de bruit. Maurice Arpin conclut même qu’Aden Arabie n’a pas été un succès lors de sa première parution en 1931 parce qu’il s’inscrit trop dans plusieurs modes littéraires du moment et ne réussit pas à se distinguer de la masse de cris  lancés contre les méfaits de la société capitaliste au début des année trente.(24) Dans un tel contexte, Nizan n’est qu’un parmi d’autre à avoir épousé les idées de la révolution.
   D’ailleurs il est indéniable que Nizan fut influencé par quelques pamphlétaires de l’époque, particulièrement par Emmanuel Berl, l’auteur de Mort de la morale bourgeoise et Mort de la pensée bourgeoise (1929). Avant d’écrire Aden Arabie, Nizan publie, en 1929, des comptes rendues de ces deux pamphlets célèbres. Le texte de Nizan se croise aussi avec deux livres politiques: Le Malheur d’être jeune et Le bonheur d’être jeune publiés en 1930 par Paul-Vaillant Couturier qui dirige alors la propagande du P.C.F.
   Ceci dit, la portée pamphlétaire n’a pas manqué d’avoir des retombées importantes sur le contenu et la forme d’Aden Arabie. Nous allons maintenant essayer d’en relever quelques-unes.
2.1.2.  le rôle du voyage:
Ce qui distingue Aden Arabie des autres pamphlets de l’époque c’est le fait qu’il s’appuie sur un récit de voyage, c’est-à-dire sur une expérience vécue par un jeune qui veut la partager avec les autres jeunes gens. Par son témoignage sur les méfaits que le capitalisme a engendré partout dans le monde, Nizan pense parvenir à convertir les jeunes au marxisme. Le voyage à Aden n’est qu’un simple fil de récit, une structure visant à aiguiser la portée pamphlétaire du texte, et à justifier la condamnation du capitalisme à travers le colonialisme. Nizan, lui-même, avoue: “Le voyage n’est qu’un prétexte pour justifier la révolte”.(25)
C’est pourquoi, tout en s’appuyant sur le voyage, Aden Arabie cherche à détruire les charmes de voyage.”Le voyage est un enfant de la peur”.(26) Il est une fuite, car “Le premier pas de la peur est de fuir”.(27) Or, “La fuite ne sert à rien”.(28) Il faut demeurer et résister avec les autres hommes. La bonne direction que Nizan conseille aux jeunes de prendre est celle de l’engagement, de la révolte élevée au niveau social, “parce qu’il n’y a qu’une espèce valide de voyages qui est la marche vers les hommes”.(29) Et il n’y a, bien sûr, qu’une espèce respectable d’hommes: les révolutionnaires.
Ainsi, Aden Arabie semble être un récit piège: tout en étant un récit de voyage, il illustre la vacuité du voyage. Dans les dernières lignes du récit, le narrateur constate: “il ne reste plus des voyages que de grands désordres d’images.(30) Nous avons là une des retombées du discours pamphlétaire.
2.2. Le réel d’Aden déformer par le pamphlet:
Il est certain quAden Arabie, en tant que récit de voyage, a été écrit rétrospectivement. Mais par ce trait, Aden Arabie ne fait pas exception. Car “il n’est d’écriture de voyage que rétrospective”.(31) Ce qui caractérise Aden Arabie ce n’est pas le décalage entre le temps du récit et le temps l’histoire, mais le décalage idéologique entre l’auteur et le voyage. La perception de la vie à Aden dans le pamphlet est fortement imprégnée de l’idiologie marxiste de Nizan devenu militant communiste. La dénonciation de l’Europe capitaliste et de sa culture constitue le véritable leitmotive du texte. Dès lors qu’Aden est “une des mailles de longue chaine qui maintient autour du monde les profits des marchands de la city”,(32) il est présenté comme une des illustrations les plus flagrantes de la misère engendrée par le capitalisme. “Impossible de voir des hommes plus en ruine que les sujets du sultan: les ouvriers que j’ai vu sortir des mines de Bauxite sur la route d’Aix-Provence, couverts de terre rouge, respiraient la force et la joie auprès d’eux. Vingt mille êtres mènent cette vie de purgatoire pour que ce Marquis de Carabas indigène puisse regarder ses prés verdir à l’ombre des avions militaires anglais, et puisse se regarder en paix dans ses boules de verre, et voyager au Caire, à Londres et à Paris. En allant vers Lahej, on pensait à l’herbe, aux femmes qu’on voudrait renverser sur elle après plusieurs mois de chasteté, mais voici qu’il faut demander à l’herbe les mêmes comptes qu’aux cheminées d’usine de Saint-Ouen”.(33)
Dans le récit rétrospectif de son voyage à Aden, Nizan ne cesse d’exprimer son dégoût envers ce qui l’a séduit trois ans auparavant. Ainsi la vie heureuse parmi des gens cultivés et sportifs, les ballades, les clubs, la verdure de Lahej prennent-ils un aspect totalement négatif. Les fleurs de lys  d’Aden et le café de Sana’a sont remplacés par “L’odeur des cuirs et l’odeur chaque mois plus insolente du pétrole”.(34)
Son patron, M. Antonin Besse, avec qui il s’échappe dans les montagnes la nuit du nouvel an, devient son ennemi et il le réduit à la lettre C. on ne voit plus de lui qu’une simple caricature de “l’homo economicas” intégralement possédé par ses désirs de profits. “Malgré ses illusions humains, Mr. C. n’est pas moins aliéné que les autres hommes accrochés à lui. Machine sans visage ni personnalité, il était le porte-voix d’ondes innombrables qui ne trouvaient en lui de prévisibles échos. Il ne faut pas confondre un homme libre avec un baromètre enregistreur, une machine de Morin et un phonographe”.(35)
 Ainsi Nizan se rend compte qu’ “Aden est une image fortement concentrée de notre mère l’Europe, c’est un comprimé d’Europe”.(36) La capitalisme y joue à plein, il exploite et mécanise même ceux qui y adhèrent. Cette image d’Aden constitue, en quelque sort, le contrepoids de l’image, très positive, que Nizan en a faite dans ses lettres envoyées à  Henriette Alphen quatre ans auparavant. Cela nous oblige à nous interroger: peut-on parler de déformation du réel dans Aden Arabie?
S’inspirant du “principe dialogique” de Mikhaïl Bakhtine, Amel Fakhafakh pense que cela ne nous est permis que dans la mesure où nous sommes convaincus qu’il est possible d’appréhender la réalité d’une façon objective, autrement dit neutre. Et elle rejette la neutralité”.(37) Nizan, lui, a appliqué deux optiques idéologique différentes, voire contradiction, pour percevoir la même réalité, puisqu’il a écrit Aden Arabie après avoir rejeté l’idéologie de sa propre classe, idéologie à laquelle il croyait encore quand il écrivait ses lettres d’Aden.
Cela dit, il est , en effet, difficile de faire abstraction de facteur idéologique quand on lit Nizan. C’est pourquoi les rares critiques qui se sont penchés sur son œuvre ont toujours accordé une grande importance à ses idées politiques. En parlant d’Antoine Broyé, le premier roman de Nizan, Annie Cohen-Solal note que “Nizan tord le cou au réel en lui assenant les coups de l’idéologie”.(38) Et déjà, en présentant le même roman dans la “Commune” Nº 7-8 de 1934, Aragon écrit: “C’est là ce qui fait du livre non seulement un ouvrage naturaliste mais l’expression de ce réalisme socialiste où la réalité a son visage de classe, où le réel  n’est pas  une fin, mais un moyen de sa propre transformation révolutionnaire ». Nous devons noter ici que lorsqu’Aragon a écrit cette présentation Aden Arabie était déjà traduit en russe, et Paul Nizan a déjà fait le voyage en Union Soviétique.
Avant de clore cette partie  de notre étude, il nous reste deux remarques à faire. D’abord, nous constatons qu’il arrive que l’auteur d’Aden Arabie sacrifie ouvertement la réalité à la cohérence du discours pamphlétaire qui se veut intégralement violent et négatif. Ainsi le récit qu’il fait de son retour en France où l’attendait avec impatience sa fiancée, a qui il n’a cessé d’écrire, et qu’il épousera quelques mois après son arrivée, ne peut être pris à la lettre, puisqu’il ose écrire dans le pamphlet: «J’en ai moins vu qu’Ulysse. Mais voici mon Ithaque de nomade où aucune femme fidèle ne m’attend».(39) Et il existe d’autres contradictions dans le pamphlet.
La seconde remarque, la plus importante, concerne la place de l’exotisme dans Aden Arabie. Grand lecteur de célèbres voyageurs qu’il cite longuement, Nizan ne peut demeurer insensible aux paysages pittoresques que lui offre Aden. Sans le vouloir, il embellit son texte de longues descriptions d’Aden, “cette mixture de l’Orient et de l’Empire britannique”, dont il présente tous les lieux importants. Mieux que tous les autres voyageurs français qui se sont arrêtés à Aden, Nizan décrit avec justesse les habitants de chacune des communautés vivant dans cette ville cosmopolite.(40) Et il est certain que les premiers lecteurs d’Aden Arabie, qui sont en général demeurés insensibles à la portée pamphlétaire du texte, ont été en revanche touchés par les descriptions colorées que Nizan fait d’Aden et de ses habitants.(41)
Pourtant, Nizan, cherchant à démystifier les différentes facettes du voyage, voulait plutôt faire fi de l’exotisme, car il craint justement qu’il ne s’interpose entre sa stratégie dissuasive et le lecteur. C’est pourquoi, afin d’atténuer le charme de l’exotisme, il s’arrange souvent pour finir ses descriptions par des scènes violentes et repoussantes visant à vider les descriptions de leur pittoresque. Ainsi, après avoir admiré les verdures de Lahej, le voyageur Nizan s’écrie-t-il: “Quelle joie! Voilà des prairies avec de l’herbe bourguignonne, des champs aux couleurs piémontaises, des paysans, de l’eau douce qu’on écluse, comme dans les Géorgiques. Ils se penchent sur le disque d’un puits. Malheureusement quelqu’un retourne du pied le cadavre blanc d’un serpent. Pendant le déjeuner, au milieu des citronniers, des aigles tombent du ciel comme des pierres et dérobent les os qu’on lancent aux chiens dont la mâchoire ne mord que le vent et une plume perdue: ce n’est décidément pas l’Orient aux campagnes pacifiques”.(42) Il est clair ici que l’objectif principal de Nizan consiste à remplacer la joie de l’exotisme et du voyage en général par le désenchantement et la déception qui vont jusqu’à la révolte. Et c’est là une autre conséquence du discours pamphlétaire.
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Arrivé à la fin de notre étude, nous devons admettre que les deux images  que Paul Nizan a faites d’Aden dans sa correspondance et dans son premier pamphlet sont des représentations occidentales et idéologiques de la ville. Et en tant que telles, elles contiennent une grande partie de subjectivité, des résonances affectives  reflétant la personnalité de Nizan pendant deux différents moments de sa vie, ainsi que les espaces culturels et idéologiques dans lesquels  se situe Nizan, d’abord en 1926-1927, puis en 1931. Les lettres de Nizan d’Aden éclairent, en effet, d’un jour différent les ambitions capitalistes d’un intellectuel attaché encore à une culture qu’il condamnera en même temps qu’Aden dans Aden Arabie et dans son deuxième pamphlet: Les Chiens de Garde.
 Notes:
  • Parmi les autres écrivains français qui ont visité Aden figurent: Henri de Monfreid, Gaetan Fouquet et bien sûr Arthur Rimbaud. En 2002 j’ai publié un livre en arabe sur: Aden dans les textes de voyageurs français. (Masaood Amshoosh, Aden fi ketabat ar-Rahhala al-Faransiyyin, éd. Université d’Aden 2002)
  • B. Bédé, Compte rendu de Paul Nizan d’Ariel Gainsbourg, in Romanie Review, tome 58, 1967, p.303
  • Lettre citée par Annie Cohen-Solal dans son livre: Paul Nizan communiste impossible, Grasset Paris 1980, p.52
  • Lettre d’août 1926, citée par Henriette Nizan dans Libres Mémoires, Robert Laffont Paris 1988, p.97
  • J. Brochier, Paul Nizan intellectuel communiste, Maspero Paris 1970, tome 1, p.87
  • Lettre du 22 février 1927, à Henriette Alphen publiée par J.J. Brochier op. cité, p. 144
  • Lettre du 31 janvier 1927 à Henriette Alphen publiée par J.J. Brochier op. cité
  • Lettre du 20 février 1927 à Henriette Alphen publiée par J.J. Brochier op. cité
  • Lettre de novembre 1926 à Henriette Alphen publiée par J.J. Brochier op. cité
  • Lettre du 31 janvier 1927, in J.J. Brochier op. cité
  • Lettre de novembre 1926 à Henriette Alphen publiée par J.J. Brochier op. cité
  • Lettre du 20 février 1927 à Henriette Alphen publiée par J.J. Brochier op. cité
  • Henriette Nizan, Libres Mémoires, op. cité, p. 111
  • Paul Nizan, Aden Arabie, éd. La Découverte Paris 1990, pp.36-37. Frappé par la version de Sartre, André Besse a écrit une lettre à Adèle King qui a écrit la biographie de Nizan. Il y précise “Nizan a appris à conduire à Aden. Et en effet c’est moi qui lui ai donné ses premières leçons. Et il faut admettre que sa conduite était mal assurée. Le jour de l’accident il était parti seul, avant midi, pour Gold Mohur Bay. Il a heurté le pont de pierre, et s’est évanoui au moment où la voiture est tombée dans un fossé, sans doute à cause d’une légère commotion; Vous pouvez écarter catégoriquement le suicide”. cf. Adèle King, Paul Nizan écrivain, Didier Paris 1976, p.20
  • Lettre du 22 février 1927, à Henriette Alphen publiée par J.J. Brochier op. cité
  • Lettre du 15 mars 1927, à Henriette Alphen publiée par J.J. Brochier op. cité
  • Jacqueline Leiner, Les Destins littéraires de Paul Nizan, Klincksieck Paris 1970, pp.56-57
  • Lettre du 31 janvier 1927, in J.J. Brochier op. cité
  • Aden Arabie, op. cité, p.88
  • p. 148
  • Après son retour d’Italie, en octobre 1925, Nizan a adhéré au premier mouvement fasciste français: Le Faisceau, crée par Georges Valois. Il est y resté jusqu’au mois de février 1926.
  • Maurice Arpin, La Fortune littéraire de Paul Nizan, éd. Peter Lang Bern 1995, p.26
  • Paul Nizan, (Présentation d’Aden Arabie), in Tous les livres, 15 avril 1931
  • Aden Arabie, op. cité, p.78
  • p.79
  • p.153
  • p.132
  • p.155
  • -H. Pageaux, La Littérature générale et comparée, Armand Colin Paris 1994, p.35
  • Aden Arabie, op. cité, p.105
  • p.116
  • p.92
  • p.100
  • p.106
  • Amel Fahkfakh, La Lecture du réel dans l’œuvre de Paul Nizan, éd. La Méditerranée Tunis 1996, p.42
  • Annie Cohen-Solal, op. cité, p.129
  • Aden Arabie, op. cité, p.140
  • Nous avons étudié cet aspect d’Aden dans notre étude (Aden ville cosmopolite dans les textes de voyageurs français, en arabe), Masaood Amshoosh, in Aden fi ketabat ar-Rahhala al-Faransiyyin, éd. Université d’Aden 2002
  • Georges Freidmann, (Compte rendu d’Aden Arabie), in Cahiers du Sud; juillet 1931
  • Aden Arabie, op. cité, pp.115-116

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